06
Mai
2021

Salut Marie-Jo,

je n’aurais même pas eu le temps de te voir que tout est déjà fini, la vie est quand même une belle saloperie quand elle extirpe de toi de bons souvenirs en même temps que les membres de ta famille. Parce que, j’ai eu la chance de pouvoir te le dire en face, mes yeux de sale connard entêté dans tes beaux yeux de fausse sorcière : je te considérais comme ma grand-mère depuis longtemps, depuis que l’ « officielle », ma Marguerite adorée, avait foutu le camp d’une existence qui n’aime pas vraiment ses vieux. Puisqu’elle les fait durer. Trop. Je ne me suis jamais posé la question de comment toi tu allais partir, depuis le temps, je pensais même que cette satanée baraque tomberait avant toi rue René Gosse, peut-être bien sur le coin de la gueule de ceux qui t’avaient privée de soleil, je pensais que pour toujours je pourrais manger quand je le voudrais tes « musiciens », tes fèves AVEC les cosses ou ta légendaire tarte à la moutarde dont je cite toujours l’origine quand moi-même j’en bricole une.

Un jour d’été 1999, tu avais vu débouler un fou en bermuda de jeans troué (c'est pas souvent que je sors les cannes), et tu t’étais dit que l’expérience assez merdique après mes prédécesseurs allait se reproduire. Sauf que j’ai toujours respecté mes voisins et que, à tes dires, « on ne savait jamais si j’étais là ». Tu bossais chez une mamie quand un jour le facteur avait voulu laisser un colis dans le couloir, j’avais préféré le récupérer vu les kleptomanes que nous subissions au troisième étage, et te l’avais remis. Surprise, tu n’avais pas tardé à ouvrir ta porte pour un café de temps en temps, nous fumions pas mal aussi, puis le fait que tu ne bosses plus et moi trop, le fait que nous nous retrouvions tout seuls pour casser la graine t’a fait me proposer de manger de temps en temps puis quasiment chaque jour avec toi.

« C’est pas possible ! », « C’est infernal ! », c’était un bonheur de râler avec toi, tous ces cons que l’on voyait passer de ton balcon (les gens devaient jaser de ce curieux couple de perruches moqueuses) méritaient bien ça, on n’emmerdait personne nous, et on aimait bien le faire savoir. J’entends d’ici, en moi, ton rire qui me rappelait celui d’un perroquet dans Tintin, ou carrément celui de Rackham le Rouge, c’est difficile aujourd’hui de ne me rappeler que de tes beaux yeux, encore, qui s’étaient un peu mouillés quand je m’étais moi aussi proclamé ton petit-fils quand l’âge commençait à te, à nous fragiliser.

Je sais bien que ça t’aurait gênée que je parle de toi, tu aurais fait « bah » en fouettant l’air avec ta main, ou tu aurais caché ton visage dans tes mains, comme quand on charriait un peu trop fort les piliers respectés pendant ton enfance (l’église, l’école et tous les autres charlatans), toi la petite fille toujours dans les jupons de ta mère dont la perte avait été douloureuse. Nul doute que ça pleurera aussi chez ta descendance, même chez tous ces cons qui ne savaient jamais combien de Y il fallait mettre dans ton nom, quand ils savaient lequel utiliser.

Je t’embrasse Mamie, tu vas sérieusement me manquer. « Tu sais que pardon hein ! », c’est toujours les meilleurs qui partent les premiers amaï !

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