InterviewsLes propos des interviewés n'engagent que leurs auteurs.
26
Oct
2020
naufragés punk folk celtique marin spi

[Écrit à l’origine pour le zine Akhatizine #2, gestation contrariée, refonte programmée, douleur qui ne passe pas]

Depuis le retour des NAUFRAGÉS en 2013, les albums sortent régulièrement et ainsi, deux ans après Vent d'ouest sort Rêve errance, un disque dont le titre nous met la puce à l’oreille. Le mot révérence a en effet plusieurs significations, tout d’abord le salut plein de respect, par exemple à son public, mais aussi celle que l’on tire pour dire au revoir, qu’en est-il donc ? 

Le respect bien sûr pour tous ceux qui nous soutiennent et qui ont assez de largeur d’esprit pour nous suivre dans toutes les formes de musique que nous explorons. Et puis, faut bien le dire, même si nous n’avons à ce jour aucune intention d’arrêter notre aventure, le temps et ses fatalités nous guettent…

La pochette est ornée d'un graffiti dans l'esprit du groupe et de son univers, a-t-il été créé pour l'occasion et par qui (CPN AUM croit-on lire ?) ? Est-il là pour signifier un retour durable à la terre et au béton ? Si on n’imaginait pas une pile de pont, ce mur pourrait très bien être celui du bas d'un phare ? À moins que nous ayons atteint les ultimes « confins de notre imagination » ? 

C’est un magnifique graffiti de 4 m sur 2,50 m sur la base d’un pilier d’autoroute dans un endroit de campagne où personne ne va jamais hormis quelques rôdeurs. C’est assez surprenant lorsqu’on tombe nez à nez avec ça pendant une errance bucolique. Et ce phare, cette ancre, ce bestiaire… Je suis resté scotché devant un bon moment. Lorsque nous avons projeté cet album, cinq ans plus tard, je suis retourné sur les lieux, et le graff était toujours là, intact. Alors j’ai sorti ma caméra. Des fois il y a des choses troublantes qui tombent comme ça, au fil des errances intuitives. Suffit pas d’avoir l’œil, faut aussi avoir le troisième œil (ah ah ah !!!) !

On note à l’écoute toujours autant de sonorités diverses et variées, du rock'n'roll (La vagabonde, L’Esprit de l'ours, La Tribu…) aux influences celto-bretonnes (Santa Maria, Grand Large…) en passant par l’oriental, le rhythm and blues voire le funk (On se lâche…) ou la pop Sixties / Seventies (Irrémédiable...) pourquoi pas mâtinée de touches ska… Y a-t-il une étendue stylistique qu’un jour le groupe s’est interdit de traverser ou, l’aventure c’est l’aventure, a-t-il toujours vogué « en s’foutant pas mal des regards obliques » ?

Nous nous interdisons de nous interdire, c’est ça le fond du rock’n’roll. Pourquoi ne jetterions-nous pas des regards obliques sur ces groupes qui ne jouent que le même morceau pris de différentes manières, ce tout le long de leurs albums, de leur carrière ? Le style est un moule qui enferme l’artiste !

Le ska, le reggae, les chansons de Brassens, les chants de marin comme Le Corsaire le grand coureur, certains groupes de K-pop comme NCT, IKON, MONSTA X, Une saison en enfer de Rimbaud, les peintures de Dado, désolé pour ceux qui ne voient pas plus loin que le manche des guitares électriques, mais moi quand je sens l’esprit du rock’n’roll chez un artiste, quel que soit son instrument, accordéon, pinceau, stylo, alors je fonce à l’influence.

LES NAUFRAGÉS, c’est aussi l’invitation permanente au voyage, sur les routes ou sur les Sept mers mais pourquoi pas au creux des bras d'une sirène, les photos de concert prises au Théâtre de la Mer ne manquent d’ailleurs pas de sel (ha !) pour coller à la thématique, mais en cette époque où se déplacer - du moins loin - va finir par se voir critiqué (pollution, tragédie des migrations économiques et politiques…), devra-t-on garder pour nos crânes les vagues et les quatre vents ? Internet suffira-t-il alors pour un ailleurs ?

Juste analyse. La création artistique seule, coupée du monde, peut-elle compenser le bonheur du partage, de l’aventure humaine qu’est un groupe de musiciens ou de danseurs (par exemple) ?

Sinon pour la sirène, écoute Grand large, il en est question dans le deuxième couplet. Et j’ai une chanson en gestation qui parle de l’amour d’une sirène…

On trouve aussi régulièrement des références à la terre et à la montagne, la Nature semble l’éternelle ancre de Spi (sans sa GAUDRIOLE, que devient-elle au fait ?) mais l’Esprit de l'ours et ce printemps, qu'on a un peu loupés avec cette épidémie providentielle pour les gardiens de prison, sont-ils vraiment compréhensibles pour ceux que l’on maintient entre quatre murs, qui ne connaîtront peut-être jamais le goût de la mer, la caresse de la bruyère et le vent des sommets ?

Je place la nature au plus haut degré sur mon échelle de fascination.

LES NAUFRAGÉS se veulent-ils aussi une fenêtre vers le rêve à défaut d’un monde pour beaucoup simplement numérique ?

Notre rêve est simple et accessible : des frères d’âme qui se rencontrent « par hasard » avec la même passion et qui montent un groupe, une aventure humaine, et qui font ce qu’ils doivent faire et vont là où ils doivent le faire. Ce rêve appartient peut-être à une époque révolue ou pas loin de l’être, mais en ce qui concerne LES NAUFRAGÉS, il se réalise à chaque fois que l’on se retrouve soit pour répéter, enregistrer ou sur scène en tournée. C’est ce genre de rêve qui nous intéresse, celui qui est à la portée de tout le monde. Çà peut aussi être un rêve que de bosser pour sa survie toute la semaine et de se retrouver le vendredi soir au concert et vivre cette intensité, ce partage de la fête (pour 10€ l’entrée)… Musiciens et spectateurs, à chaque concert, nous partageons ce même rêve qui s’appelle « rencontrer les gens ».

Le jour où, vers les 15 ans, j’ai entendu une chanson des BEATLES, ce fut la révélation. Dès ce moment-là, je savais que je consacrerai ma vie à cette satanée musique qui m’avait sauvé la vie, pour la transmettre à mon tour et donc changer le monde, mon monde, à ma petite échelle, coûte que coûte. Je ne sais quoi dire de plus à 64 ans après des centaines de concerts. Ont-ils servi plus qu’ils ont desservis (pollution du camion, etc..) ?

Justement « Accrochés à nos rêves comme des berniques », les peuples, jeunes surtout, ne se laissent-t-ils pas abuser par les chimères du progrès qu’on ne sent agités comme d’habitude que par de parfaits bonimenteurs aux intentions mauvaises ? Ne faudrait-il pas que la colère gagne la rue, le livret des CDs, le sommaire des journaux pour qu’aient enfin lieu un éveil, des « alliances de feu », vers un bien commun qui n’est assurément pas le cap choisi par les pingouins à la barre ? Mutinerie (l’ire délivre ?) ou patience, encore et toujours, malgré tout ?

Il faut des groupes pour proposer le combat politique et d’autres pour proposer le combat poétique. Perso, j’ai fait les deux, d’abord avec O.T.H pendant 15 ans. Puis ne voulant pas faire de la redite toute ma vie, je suis parti avec les NAUF pour proposer une sorte de poésie festive avec des textes contenant de l’idéal, du déconditionnement et une provocation à l’érotisme que je considère comme subversif. Au bout de quinze ans d’O.T.H je me suis aperçu que je touchais un public de rebelles certes, mais convaincus d’avance par rapport aux propos. Ce n’est pas comme ça que l’on mène un combat. Il me fallait me rendre accessible au public familial par exemple, aux parents mais surtout à leurs enfants. Ce sont les nouvelles générations qui peuvent changer le monde si on leur offre des rêves qui tiennent la route, pour lesquels ils ont envie de se battre, d’étudier. Un jour, après un concert, une institutrice est venue me dire qu’elle faisait chanter « Le Merle moqueur » aux enfants de sa classe. Çà pour moi, c’est une victoire. Je leur ai évité cette année-là les chansons de Chantal Goya !!! Malgré toutes critiques qu’on a pu me faire d’avoir largué le mouvement punk, je sais que je fais ce que je devais faire. Avec les NAUF on veut offrir de la joie, de l’énergie, de la danse, de l’émotion, du romantisme, du libertaire et du libertin. On veut tout ça dans notre répertoire. C’est ça pour nous le rock’n’roll. C’est ce qu’on veut donner à des gens qui, après une semaine de taf, prennent encore le temps et le courage de venir nous écouter, parfois dans des salles pourries.

« Le premier slam de Lola » c'est la relève, elle existe et se révèle très motivée pour monter au créneau, mais là encore, une société aux gangues de couvre-feu, d’interdits en tous de genre, de toujours plus de limites, va empêcher pas mal de concerts, pièces, festivals, des rencontres cruciales pour se construire une culture et une bande soudée, n’est-ce pas, paradoxe, internet qui maintiendra le lien entre les êtres avides de culture ? Quel futur en attendant pour les structures bien réelles dont personne ne semble entendre les cris désespérés ? Doit-on creuser un autre underground pour que « Petit ou Grand, Rebelle ou Tyran, personne n'échappe à la fête » ?

La nature trouve toujours un chemin. L’underground trouvera toujours un chemin. Et puis, nous sommes quand même dans une période bien particulière qui ne durera pas éternellement. En attendant, si on doit utiliser internet pour communiquer, pourquoi pas ? Ne laissons pas cet outil entre des mains malveillantes. Çà ne sert à rien d’hurler contre internet, les ordinateurs, les portables, ils sont utilisés par le monde entier ! Servons-nous en pour faire circuler nos messages. Les extrémistes de tout poil ne se gênent pas pour le faire, eux. La scène, la rue sont des champs de bataille, certes, mais internet aussi. Si LES NAUFRAGÉS n’avaient pas Facebook et 5000 amis pour véhiculer ses dates de concert, ses sorties d’albums et ses clips, qui le ferait, quelle radio, quelle télé ?



Le Grand départ, composé et écrit d’après un poème de Gill Dougherty (LIPSTICK, LORDS, etc.) ne manque pas d’éveiller les soupçons, l’homme ayant quitté la chanson pour poursuivre dans la marine, les NAUFRAGÉS se verraient-ils eux aussi à la barre plutôt que sur des planches obstinément raréfiées ? Après le barrissement des amplis, les cris des oiseaux marins ?

Tu n’as peut-être pas interprété ce titre de la bonne façon…

« Le jour du grand départ », croyez-vous à l'émergence d'une nouvelle « tribu des libres danseurs » quand le nouvel essor des vieilles religions et des idées nauséabondantes se fait violent comme jamais ? Peut-on compter vraiment compter sur une « carmagnole poétique » à laquelle on aimerait presque croire ?

Regarde l’évolution du monde depuis les Sixties, il y a eu de sacrés changements dans les mentalités, on ne peut le nier. Je ne sais pas l’âge que tu as, mais crois-moi, vaut mieux être jeune, ou être une femme, ou être homosexuel aujourd’hui que « dans le temps » (du moins en France). À l’époque on envoyait tous les mômes au catéchisme, et à la messe le dimanche matin !

Evidemment les conservateurs reprennent le dessus c’est cyclique, mais ils ont dû lâcher beaucoup de lest. Vive le mouvement du rock alternatif des années 80 ! Je discute parfois avec des mômes après les concerts, ils me disent que leurs parents les ont élevés à la musique d’O.T.H et des NAUFRAGÉS (selon leur âge). Tu te rends compte l’effet que ça me fait, alors que mes parents considéraient le rock comme du bruit, alors que la plupart des médias annonçaient ça comme une musique de voyous ?



Si vous avez un message à faire passer, des dates à annoncer (croisons les doigts, pour ceux qui y croient), c’est le moment, This is the end, merci d’avoir pris le temps de dire oui à un fanzine papier, recyclable à l’infini et au toucher indispensable à notre humble avis. Bon vent !

Tu m’as l’air d’être un torturé du No futur ! [N. D. G. : Je ne sais pas trop comment le prendre, à 44 berges le pessimisme ne me semble pas être plus hors de propos que l'optimisme, ce n'est pas pour autant que je ne respecte pas ceux qui ressentent un besoin d'espoir. Je dois en avoir un peu, bien caché, après 9000 articles, tu ne crois pas ? Je pense par moi-même, c'est tout ce qui m'importe, tant pis pour les rides précoces] Peut-être faut-il admettre qu’il y a des choses contre lesquelles on ne peut rien ? Je suis un défaitiste non-résigné. Chaque avancée de la bête immonde me perturbe au plus haut point, mais je ne suis pas là pour encombrer les gens avec mes peurs du lendemain et je ne suis pas un chef de guerre. Autant il faut des chanteurs pour dénoncer ce qu’il y a de mauvais dans le monde, autant il faut qu’il y en ait qui montrent ce qu’il y a de bon, et il y a du bon. Il y a des prises de conscience de tout côté. Il y a des bénévoles qui se battent dans des assos, ils font des choses remarquables.

Pour conclure je dirai ceci : préservons notre âme d’enfant insouciant. Prendre du bon temps, se vider la tête, s’amuser, danser, chanter et prendre la vie comme elle vient, au jour le jour, c’est aussi un des grands messages du dieu rock’n’roll…

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