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Reportages divers
23
Mar
2019

C’est un 23 mars, jour de la révolte des femmes contre le transfert en Afrique du Nord des brigadiers internationaux en 1941,

que l’on a eu envie de rassembler quelques notes sur un sujet qui ne mérite pas l’oubli, un oubli qui arrange ceux qui veulent brouiller les pistes, faire diriger les projecteurs ailleurs alors que les cicatrices sont toujours à vif, alors que les témoins directs ne sont plus qu’une petite poignée, et pour différentes raisons pas forcément prêts à se livrer. Que ce petit texte soit pris comme un hommage aux insurgées qui furent transférées à Brens et Rieucros, puis ensuite en Espagne, pour leur courage face à l'injustice.

Les 28 janvier et 5 février 1939, environ 500 000 espagnols poursuivis par les troupes franquistes après la chute de Barcelone passent la frontière. C’est ce que l’on nomme la Retirada, la retraite. Pour accueil, la France, patrie bien connue des Droits de l’Homme, leur réserve ce qui découle du décret du 12 novembre 1938. Celui-ci proclame l’internement administratif des « étrangers indésirables ». Les camps de concentration d’Argelès, Saint-Cyprien, Le Barcarès ou Rivesaltes vont devenir tristement célèbres. On ajoutera à la liste d’autres noms sinistres, si l'on procède d’Ouest en Est, on compte aussi Gurs dans les Pyrénées-Atlantiques, Le Vernet en Ariège, Septfonds dans le Tarn-et-Garonne, Bram dans l’Aude, Rieucros en Lozère et, pour finir sur l’Hérault, Agde. Sans oublier les camps d’Afrique du Nord comme par exemple le camp Morand.

 

Argelès ouvre en février 1939, il fermera en 1941 après avoir reçu les républicains puis les indésirables, juifs et tziganes pour la plupart. Au total 220 000 personnes seront passées par ces cinq hectares en bord de mer, glacés l’hiver. Ce sont les premiers arrivés qui posent les barbelés de leur prison après trente bornes à pinces, les réfugiés devront se débrouiller quand la Mort sous les formes de la faim, la soif, le froid de l'hiver, le soleil de l'été, rôde en permanence. La dysenterie fait des ravages mais le désespoir, le suicide aussi… La fiambre, ou viande froide des gens morts pendant la nuit, ne manque pas. La violence des gendarmes et des sénégalais est souvent rapportée mais les éléments s’y mettent aussi, une inondation emporte même une partie du camp le 19 octobre 1940. Des conditions qui pousseront un certain nombre de réfugiés à repartir en Espagne, malgré les risques liés aux lois de « responsabilité politique » édictées par Franco. On trouve aujourd’hui à Argelès un mémorial visitable qui recèle de nombreuses photos tragiques mais pédagogiques sur lesquelles certains trouvent encore la force de sourire, de témoignages d'internés et d'habitants, d’objets d’époque trouvés sur les lieux, de films dont une fiction documentaire, une étape indispensable pour en savoir plus.

 

Toujours en février 1939 ouvre le camp de Saint-Cyprien, surnommé l' « enfer de Perpignan ». Malgré la lutte contre l'oubli que mènent certains auteurs et éditeurs et la présence de quelques stèles ici et là, le lieu est aujourd'hui quelque peu occulté des mémoires qu'il est toujours absolument vital d'alimenter. Aucune trace en dur ne subsiste d’un lieu qui contiendra jusqu'à 90 000 personnes. Le peintre Carl Rabus a construit son propre mémorial des circonstances, particulièrement touchant, à coups de dessins, d’huiles et de gravures car être enfermé, c’est ce qu'il en coûte en dictature d’épouser une juive, de commettre un art dit « dégénéré », d'avoir une réputation de « gauchiste » et d’être un antifasciste convaincu. Après un exil de six ans, il est arrêté en Belgique et déporté en même temps que 400 juifs réfugiés indésirables en Belgique. Il se retrouve à Saint-Cyprien où en 2011 une exposition reviendra sur l'œuvre de l'allemand : Carl Rabus : empreintes du passé. Dans le catalogue de cette expo on retrouvera ce que l'artiste a dessiné à son retour de l'enfer qu’il vécut entre mai et septembre 1940. Mais le camp de sable n'empêcha pas un artiste engagé de s'exprimer, de résister avec l'arme que le destin lui offrit : l'Art. Un art qui après un prodigieux pic après la Première Guerre mondiale se retrouve mis en péril par l'arrivée au pouvoir des nazis. Rabus est une énième preuve qu’on ne fait pas taire la résistance à l’oppression.

 

Pour finir sur un autre nom important, Rivesaltes est le plus grand camp, à l'origine militaire, c’est celui qui durera le plus longtemps puisqu’il fonctionnera jusqu'à après 1962 pour l'accueil des réfugiés harkis après les espagnols, les juifs, les tziganes mais aussi mais les prisonniers originaires des pays de l’Axe à la fin de la seconde guerre mondiale. Là-bas aussi un mémorial est ouvert au public, un site à demi enterré où l’on a testé en avant-première les audio-guides, dommage qu’on ait été trop nuls. L’ambiance bunker n’est bizarrement pas désagréable malgré ce jour-là une chaleur surprenante, on apprend beaucoup sur la systématisation des camps au XXème siècle, sur les déplacements de population au travers de témoignages vidéos, de films muets projetés sur les murs, d'autres sont diffusés au dos de panneaux (dommage de ne pas pouvoir les remettre à zéro pour les regarder en entier sans trop attendre en l'absence de trucs pour s'asseoir car il y a ici des trésors de connaissance présentés de manière claire et concise). Un lieu immanquable aussi.

Après tant de leçons d’histoire qui depuis le temps devraient être apprises une fois pour toutes, et les négationnistes fermement boutés hors des débats, comment se fait-il que tout recommence encore et encore avec les abords d'une Méditerranée qui se transforment peu à peu, une fois de plus, en cimetières des rêves de liberté ?

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