Une petite contribution ?

InterviewsLes propos des interviewés n'engagent que leurs auteurs.
18
Mai
2014

[Publié à l'origine dans C Le Mag N°95]

 

Philippe Carrière est un autodidacte particulièrement doué dans un domaine que très peu pratiquent en France, la photographie subaquatique en apnée, pour sa part dans les eaux douces du lac du Salagou ou de l'Hérault, la passion qui l'anime méritait une tribune, C Le Mag est allé à sa rencontre pour une série de questions dans une ambiance détendue, bonne lecture !

D'après ce que l'on peut lire dans les interviews auxquelles tu as répondu, c'est ton père qui t'a amené à la plongée, était-ce une habitude dans la famille de passer du temps dans la nature, au bord de l'eau ?

Mon père a appris à pêcher et plonger quand il avait une vingtaine d'années et à l'époque on ne restait pas enfermés à la maison à regarder la télévision, on sortait pour aller à Carnon, Palavas, Maguelonne ou Sète, à la mer donc, dans laquelle j'ai appris à plonger vers l'âge de cinq ans. On y pêchait aussi, principalement de malheureuses gobies alors pour changer mon père m'a proposé un tour au Vidourle pour y pêcher le brochet, poisson que je n'ai pas tardé à découvrir dans les livres puis au bord la rivière quand il a failli en attraper un ce jour-là, moment qui m'a aussitôt aimanté vers la passion de la pêche. Une dizaine d'années plus tard au cours d'une plongée c'est la rencontre inopinée avec une grosse carpe qui précipite la suite.

Pourquoi la plongée en eau douce plutôt qu'en mer ?

Je n'appréciais pas la pêche en mer donc j'allais au bord de la rivière où j'ai du coup systématiquement plongé, en particulier à cause de la chaleur dans la région. Ce sont mes débuts d'observation des poissons avec un masque. C'est pour mes dix-neuf ans au lac de Saint-Cassien que je m'achète un jetable et de grandes palmes et que je parviens à prendre quelques photos satisfaisantes de perches et de brochets. De plus en rivière on croise beaucoup de gros poissons contrairement à la mer où c'est beaucoup plus compliqué. Il y a aussi le fait que souvent on ne fait aucune touche de l'après-midi, alors pourquoi ne pas aller faire une visite aux poissons pour au moins les voir de près ?

J'ai cru remarquer que tu t'es mis très sérieusement à la photographie subaquatique relativement récemment, pourquoi n'as-tu pas fait tes débuts « professionnels » avant ?

Tout simplement à cause du prix du développement jusqu'à il y a peu ! C'est l'achat il y a deux ans d'un appareil numérique et d'un ordinateur qui m'ont permis de partir à fond dans le sujet, tu peux faire tant de photos que tu veux cela ne coûte plus rien du tout. 

Si on devait qualifier ton travail, devrait-on parler d'artistique, de pédagogique, de commercial ?

En tout cas pas d'artistique, je laisse ça à ceux qui se considèrent comme des artistes. Les photos que je prends sont là pour être partagées d'abord avec le grand public pour bien leur faire comprendre qu'il n'y a pas dans la rivière que des voitures rouillées et des sacs plastiques, même s'il y en a. Qu'il n'y a pas que les poissons qui sont sortis de l'eau par les pêcheurs et exposés sur le Midi Libre par exemple, que ces poissons avant d'être tués ont vécu dix, vingt, trente ans (plus qu'un chien !) sous l'eau sans que presque personne ne sache ni n'imagine combien c'est dense et plein de vie, bien moins pollué que dans l'imaginaire collectif. Peut-être qu'en se rendant compte d'une telle profusion de poissons, les gens hésiteront avant de balancer leurs poubelles dans les cours d'eau; avant de faire couler trois heures le robinet, etc. 

Ce qui nous amène à d'autres photos comme celles qui figurent dans Les Ecolobeignes chaque semaine, des clichés pris sous un angle sarcastique et drolatique, mettant le doigt sur la pollution en général et le gaspillage dont pâtit la rivière. Pour celles purement animalières, si on y réfléchit bien, elles reflètent un peu la vie quotidienne sous l'eau.

Oui, surtout que comme plonger en rivière n'est pas facile, il faut y aller tous les jours ; ce qui permet du coup d'observer en temps réel les évolutions de portions de rivière au fur et à mesure des saisons mais aussi de constater là encore sur le vif de nouvelles pollutions parfois très dangereuses qui elles aussi évoluent dans le temps. Par exemple en septembre le nettoyage des cuves destinées au vin transforment un cours d'eau comme le Ronel qui devient rouge chaque année.

Quel est donc le message que tu voudrais faire passer à ceux qui, comme pendant ma propre enfance, interdisaient aux enfants d'aller se baigner à certains endroits pour cause d'une « pollution » ? Est-ce vraiment justifié ?

Non, si les poissons sont vivants dans l'eau c'est que l'on peut s'y baigner. Les poissons RESPIRENT l'eau donc si le milieu était si pollué ils mourraient instantanément. Par contre il est des pollutions comme celles des stations d'épuration qui l'été ne peuvent assumer l'arrivée de milliers de touristes, qui sont très dangereuses pour l'homme mais par contre pas pour les poissons. Par exemple le Salagou possède une des eaux les plus propres qui soient, si elle est souvent rouge c'est que le fond est rouge, c'est logique. Même chose avec les herbiers qui révulsent souvent les baigneurs: c'est leur absence d'un endroit qui devrait les alarmer ! 

Quel est ton meilleur souvenir sous l'eau ?

Avoir croisé les deux premiers gros silures depuis que j'ai commencé la photo. Deux bêtes de deux mètres qui te regardent et quand tu n'en as jamais vus on est très impressionné, c'est d'ailleurs une fois sorti de l'eau que j'ai fait éclater ma joie (rires). De toute façon, les personnes peu sûres d'elles doivent éviter de pratiquer la discipline, on a beau savoir nager comme un dauphin cela n'a strictement rien à voir, sous l'eau on ne respire pas, on ressent le poids de l'eau, et en cas de problème il faut pouvoir réagir en une poignée de secondes. Pour commencer, il faut essayer dans un mètre d'eau et y aller très progressivement. Il faut aussi apprendre à gérer ses tympans, son apnée et sa fatigue. 

Pour finir quels sont les prochains projets pour Filfish Prods cette année ?

Tout d'abord la sortie d'une série de cartes postales au mois de juin, quatre auront pour thème les poissons du lac du Salagou, et quatre autres les décors du lac, je n'en dis pas plus, c'est une surprise ! J'attends des parutions dans des magazines comme par exemple une longue interview dans Predator, un magazine très à la mode, j'ai aussi répondu aux questions d'Alain Bougrain-Dubourg sur France Inter pour son émission Vivre avec les bêtes qui est encore consultable sur leur site. Le projet à proprement parler est de vendre suffisamment de cartes et de photos pour pouvoir m'équiper d'une caméra haute définition et de réaliser un film documentaire d'une heure sur les poissons du Salagou ou de l'Hérault. *

C'est tout ce qu'on peut te souhaiter à Philippe Carrière que vous pouvez joindre par le biais de son blog http://filfish.over-blog.com/ 

* Le film est sorti, chronique ici : Poissons sauvages de Philippe Carrière (Filfish Prods - 2013)

 

© GED Ω - 18/05 2014

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