Une petite contribution ?

Documentaire
08
Oct
2021

Les étoiles évaluent le plaisir ressenti à la découverte des œuvres, rien à voir avec une quelconque note !

Quel pays merveilleux qu’une l'Irlande du Nord déchirée de l’intérieur pour laisser entrer le punk après le milieu des années 1970 ?

La réalité de la recherche documentée va plus loin que l'évocation des pionniers UNDERTONES, STIFF LITTLE FINGERS (à qui l'on pique accessoirement le titre, à moins que cela ne fusse au fanzine ?) et autres OUTCASTS pour les plus connus : après l'établissement d'un contexte tout à fait particulier par l'auteur, celui-ci s’attaque à l'histoire de la scène punk locale de cette possession britannique où protestants, catholiques, unionistes, loyalistes, nationalistes, républicains et on en passe glougloutent dans un creuset de violence. Alors que les catholiques se sentent citoyens de seconde zone et que leurs adversaires essaient tant bien que mal d’exercer une domination sur le territoire, il ne manquait plus qu'une faillite de l’industrie et une croissance considérable du chômage pour que le climat se dégrade. Des manifestations pour l'égalité des chances entre les différentes communautés dégénèrent en règlements de comptes que la police locale de majorité protestante et unioniste réprime parfois avec beaucoup de violence, les groupes paramilitaires feront leur apparition et le terrorisme dans leur sillage deviendra systématique, tout comme le réarrangement des quartiers où se rassemblent des gens de même communauté. Un climat dangereux qui a de quoi donner aux éventuels investisseurs l’envie de rester chez eux. Un vrai cul-de-sac.

Violence, chômage, désespoir, sentiment d'abandon et problèmes - souvent physiques et surtout sentimentaux - liés à l’adolescence : il y a de quoi voir ici émerger rapidement une scène punk digne de ce nom, d'autant qu'avant les années 1960 et un groupe comme THEM, on ne peut pas dire qu'il y ait réellement quoi que ce soit à dire sur la scène rock de l'Irlande du Nord. Les concerts (qui vont pour une fois réunir les différentes communautés) vont disparaître brusquement à l'époque des Troubles qui éclatent dès 1966 et si ce n'est pas pour autant que plus personne ne passe en Irlande du Nord (témoin nos héros de LITTLE BOB STORY en 1976) ou que les locaux ne tournent plus (Rory Gallagher par exemple), la violence oblige les gens à rester entre eux, empêche une mixité propre à créer une nouvelle émulation musicale. Du coup, certains musiciens se tirent à l' « étranger » comme par exemple les futurs THIN LIZZY Gary Moore et Eric Bell. Les disquaires restent des lieux essentiels, tout comme les salles de concert parfois très éphémères, et ces entités vont permettre que les gens de toutes les communautés partagent des soirées et le même goût pour le rock'n'roll de l’époque. Le punk est bien plus rassurant pour les parents que les paramilitaires qui recrutent, et ont plutôt tendance à encourager les gosses attirés par la musique

L’auteur revient sur la tenue vestimentaire des punks et le DIY, sujets pas souvent abordés avec autant d’attention (l’archétype punk à crête et blouson de cuir, made in 1979, n'est pas forcément du tout ce à quoi aspire un descendant direct des branches glam et pub), mais aussi sur les thèmes des paroles : la comparaison textuelle par grille d’analyse entre les groupes anglais (pour qui les hippies sont d’insupportables moralistes, seul l’avènement de CRASS et consorts fera plus tard changer la donne, et pis encore quand la vague oi! / street et UK82 vont ruer dans les brancards des dead not dead mais presque) et irlandais (qui s'intéressent certes à la politique mais dont seul un très petit nombre mentionnent les Troubles) est un travail édifiant pour mieux comprendre en substance une scène méconnue et aux surprenantes spécificités. Et hop, la position de groupes évoquant la vie quotidienne d’un ado change quand faire de la situation du pays un sujet vendeur - même simplement visuel - est suggéré par des journalistes et autres communicants rusés afin que les groupes de l’Ulster soient remarqués par les anglais et le reste du monde déjà impressionnés par la violence du pays et du danger qui en émane. Pourtant les protagonistes font / faisaient tout pour échapper à la terrible réalité qui composent leur existence traumatisée !

Cette histoire d'une complexité singulière permet tout de même de faire la peau à certains préjugés vis-à-vis d'un prétendu engagement politique de la première vague qui est presque totalement imaginaire, seuls quelques rares groupes se rendirent responsables d'une pertinente critique sociale, ce sont loin d'être les plus connus et ils se contentèrent au maximum d'une mise en image cynique de la situation de l'époque mais aussi de l'humour décapant de musiciens qui n'avaient pas la vingtaine quand ils ont débuté. Le punk, c'était d'abord la joie de trouver une occupation ludique dans un monde sinistre et la possibilité de railler celui-ci en public, si possible en faisant et en rassemblant des adeptes. Alternative Ulster ! est d’emblée un travail crucial qui devrait faire date après des décennies de réécriture permanente de l'histoire via les réseaux où la parole est laissée à beaucoup de gens qui ne connaissent pas grand-chose de la réalité passée à une époque où l'on voudrait politiser chaque geste en ignorant par exemple chez les nord-irlandais l'humour et l'amour qui constellèrent quasiment toute la discographie de la première vague. Un ouvrage donc essentiel pour ceux qui veulent apprendre même si certaines notes de bas de page semblent avoir été dévorées par un monstre d'une nature inconnue.

En fin de volume on trouvera le corpus des paroles étudiées ainsi qu'une imposante bibliographie.

331 pages, 20 €
ISBN : 9782360136223

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